Nous sommes une génération journal de 13h00 ! Nous sommes nés quand la carte météo faisait le titre de son actualité ; nous avons grandi dans la haine de la fonction publique, inutile, incompétente et surpayée ; nous avons préparé le concours en regardant un autre journal télé ; nous nous informons désormais que par internet. Ce ne sont pas les médias qui posent le problème, mais leur évolution – et nous espérant bientôt leur extinction. L’Eglise cathodique s’érige en gardienne de l’orthodoxie libérale, se proclamant chantre du pouvoir en place : vive la religion d’Etat ! Les critiques se tarissent, la sémantique s’adoucit, l’indépendance d’esprit s’efface : la nouvelle censure n’est plus un autoritarisme politique mais désormais des luttes d’influence, des lobbyings puissants, le poids des holdings propriétaires, l’avis de l’opinion publique, les amis de mes amis. Cessons d’utiliser ce terme désuet de contre-pouvoir : il n’est vraiment plus d’actualité pour qualifier les médias. A voir le jargon fluctuant des mass médias, où une grève se transforme en prise d’otage, la désinformation endémique se propage ; libidineuse, elle acculture l’individu en lui vantant les bienfaits de la société de masse. Mais si seulement les interactions entre médiatisation à outrance (voire à outrage) et surdéveloppement de l’importance accordée à l’opinion publique n’étaient si fortes ! Les dérives qui en résultent sont relativement nombreuses et distillent leur pusillanime venin en ayant un avis sur tout. La relation entre le pouvoir judiciaire et le couple opinion publique/médias est, en France, révélatrice de ce problème.
Le pouvoir judiciaire a cessé d’exister : nous ne connaissons plus que la justice de la doxa. La société s’interroge sur l’utilité de juger Michel Fourniret, puisque de toute façon il est coupable. C’est oublier que, dans l’Etat de droit que continuer à demeurer la France, la différence entre la société et la justice est que cette dernière juge avant de condamner. La présomption d’innocence est là pour démontrer que cet accusé n’est pas innocent, car la justice ne juge pas des criminels, mais des innocents coupables. Que le verdict rendu ne convienne, et l’on saisira le Garde des Sceaux, faisant alors directement intervenir le politique dans le judiciaire, mettant à mal la séparation des pouvoirs. Le pouvoir de l’opinion publique n’a de légitimité que celle de la majorité, mais elle est inconstitutionnelle : le pouvoir politique n’a donc pas à lui obéir, s’il n’y trouvait ses avantages et l’essence même de son existence démocratique. Finalement, le problème de la démocratie n’est pas tant que la majorité puisse dicter ses choix à une minorité, mais que la majorité n’est que celle d’une minorité mal pensante mais bien sûr bienveillante : du couple médias/pouvoir nait l’opinion publique. Constat laconique : alors, soyez amoureux pour ne pas voir cela, et n’avoir d’yeux que pour la beauté.
Pierre-Olivier EGLEMME